Serge MESGUICH

Point de vue d’un acteur historique : Serge Mesguich, Bpifrance

Serge Mesguich, Directeur du pôle Tourisme et Loisirs et du fonds France Investissement Tourisme  (FIT) de Bpifrance

Pouvez-vous revenir sur votre parcours ?

Mon histoire est assez simple, j’ai toujours fait du capital investissement et je me suis plongé dans le secteur du tourisme au début des années 90 à travers des structures d’investissement. Entre 2007 et 2015, j’ai accompagné le recrutement et la montée en puissance des équipes du Fonds Stratégique d’Investissement, avant la création de Bpifrance[1]. En octobre 2015, Bpifrance recréé un fonds, France Investissement Tourisme, qui fait partie du programme France Développement Tourisme, créé sous l’égide la Caisse des Dépôts, monté par Laurent Fabius afin de relancer ce secteur.

 Comment fonctionne le fonds France Investissement Tourisme ?

L’activité tourisme est significative pour Bpifrance, elle représente près de 15 % de notre activité. C’est un des secteurs les plus importants pour nous avec des activités de tous types (innovation, financement et investissement) qui représentent plus de 2,2 milliards d’euros. En financement, nous proposons par exemple des prêts directs qui peuvent être faits à différents moments du cycle de vie de l’entreprise. En investissement, nous avons  plusieurs typologies d’actions: il y a une activité de fonds, c’est-à-dire que Bpifrance investit dans des fonds tiers qui à leur tour investissent dans des entreprises, et une activité de fonds propres en direct dans des entreprises, c’est-à-dire uniquement l’argent de Bpifrance. Bpifrance investi toujours en minoritaire, aux côtés d’investisseurs privés.

Pour les fonds propres, au départ, le fonds France Investissement Tourisme a été créé avec une double mission. La première était d’accompagner l’émergence de nouveaux concepts et en même temps, de continuer à aider tous les acteurs traditionnels dans leurs évolutions. Dans le tourisme, il y a beaucoup de TPE et de grands groupes mais il manque des sociétés de taille intermédiaire et nous œuvrons dans ce sens. Nous étions donc au départ un fonds d’investissement de 50 millions d’euros. Compte tenu de l’engouement que le fonds a suscité, début 2018, nous sommes montés à 100 millions et nous l’avons ensuite augmenté de 170 millions d’euros. Aujourd’hui, le fonds France Investissement Tourisme est un fonds d’investissement global de 270 millions d’euros pour les 6 secteurs suivants : l’hébergement, la restauration, les loisirs, les voyages, la distribution et enfin, les solutions technologiques. A noter que les nouveaux concepts sont transversaux à tous ces secteurs. Le fonds est là pour accompagner les jeunes sociétés comme les plus mûres. Quant au pôle innovation, il est plutôt destiné aux plateformes qui sont déjà très financées par des acteurs importants. Il répond donc à d’autres besoins qui ne sont pas forcément seulement financiers.

Si nous devons comparer notre activité à celle de la Caisse des Dépôts, nous pouvons dire que cette dernière est centrée sur des sujets comparables mais avec une approche liée davantage à l’infrastructure tandis que nous accompagnons l’exploitant. En termes de portefeuille aujourd’hui, nous avons accompagné 47 entreprises et avons réalisé 53 opérations financières en termes d’investissements. Depuis la création du fonds, nous avons investi 104,2 millions d’euros avec un ticket moyen de 2,5 millions d’euros.

Quelles sont vos relations avec les acteurs des territoires ?

Nous avons, au sein des 48 implantations régionales de Bpifrance, des équipes dédiées pour monter les dossiers localement – ce sont elles qui sont plus en contact avec les territoires.

Pourquoi accompagner ou investir dans une entreprise plutôt que dans une autre ?

Les critères d’investissement sont de trois types. D’abord, il y a une thèse d’investissement : il s’agit de savoir en quoi ce sujet apporte une valeur économique. Cela peut être un rapprochement stratégique ou une start-up qui a besoin d’accélérer sa croissance, par exemple avec la création d’une équipe commerciale. On essaye de faire matcher nos investissements avec ce qui pourrait être le tourisme de demain, bien que nous financions encore des concepts plus traditionnels qui ont besoin de se réinventer. Nous pensons que tout le monde a sa place à jouer. Le deuxième critère est un critère de taille minimum : pour les start-up, nous pouvons démarrer un accompagnement plus tôt que pour les acteurs traditionnels mais, en général, nous intervenons quand l’entreprise est autour de 1 million d’euros de chiffre d’affaires avec l’assurance d’une certaine rentabilité. Le troisième critère est la patience : il y a beaucoup d’entreprises familiales pour lesquelles c’est la première ouverture de capital. Nous sommes perçus comme étant un peu plus patients que d’autres fonds d’investissement. Nous pouvons accompagner une société jusqu’à 7 ou 8 ans et sommes fidèles à notre volonté de rester minoritaires. Nous sommes dans l’accompagnement et le conseil.

Comment vous positionnez-vous dans le monde des incubateurs ?

Nous sommes complémentaires avec les incubateurs, nous travaillons d’ailleurs avec le Welcome City Lab et France Tourisme Lab. Le Fonds Tourisme de Bpifrance en soi peut jouer un rôle de   hub entre les sociétés et les clients potentiels.

Pour les entreprises déjà plus mûres, nous avons mis sur pied plusieurs programmes d’accélération dédiés aux dirigeants de PME et ETI, mais aussi des Accélérateurs sectoriels pour les entreprises de taille plus petite. Cette année, nous lancerons un Accélérateur Tourisme, en partenariat avec l’EM Lyon Business School et l’Institut Paul Bocuse. Il s’adresse à des entreprises de la filière Hôtellerie-Restauration réalisant un chiffre d’affaires compris entre 2 et 12 millions d’euros, avec au moins trois ans d’existence. Ce programme de 12 mois se décline en trois parties : des séminaires de formation pour les dirigeants, un programme à la carte avec un diagnostic de leur société et de la mise en relation avec les communautés Bpifrance et les réseaux d’entrepreneurs, grâce aux événements que l’on organise pour les dirigeants tout au long de l’année. Nous créons en effet des synergies entre toutes les entreprises que nous accompagnons. C’est un programme assez ambitieux où toutes les entreprises, tous les métiers sont représentés !

Quelle est la place du fonds France Investissement Tourisme dans le monde du tourisme ?

D’une part, nous accompagnons l’émergence de nouveaux acteurs, de nouveaux mouvements de consommation touristique. D’autre part, nous cherchons à faire levier sur les investissements privés, qui doivent prendre le relais. Dans les années à venir, notre axe sera de pousser la croissance du tourisme. En France, le tourisme a une croissance moins forte que dans d’autres pays voisins. Nous aurons donc pour mission de créer un engouement global, d’accompagner, de donner l’exemple et d’être relayés. Nos succès permettent de mettre en lumière certains acteurs et d’attirer les investisseurs privés. Notre deuxième mission va être d’accompagner les dirigeants. Il faut des dirigeants qui aient envie de se lancer dans l’entreprenariat et pas seulement dans un cadre familial. Pendant une période, les jeunes des grandes écoles trouvaient que le tourisme n’était pas un secteur assez sérieux pour s’y investir. C’est une tendance qui commence à changer. Nous essayons donc d’aider les dirigeants à convaincre les plus jeunes qu’il y a de belles carrières à faire dans ce secteur. Il y a de belles promesses d’ascension, c’est un milieu relativement ouvert et qui demande de cumuler un grand nombre de compétences, donc c’est passionnant. Promouvoir le secteur du tourisme est un enjeu important pour Bpifrance. C’est en plus un secteur assez méconnu. Nous avons donc de vrais efforts de valorisation du secteur à faire.

On parle beaucoup d’investissement responsable, pensez-vous que c’est une bulle marketing qui n’a pas vraiment lieu d’être ?

Il y a deux manières de voir les choses. D’abord, ce sujet de responsabilité et de durabilité concerne beaucoup les consommateurs. Les hôtels et les restaurants sont des vitrines : il est clair qu’en termes de moteur de développement, les entreprises doivent mettre en avant des modèles de politiques durables et de RSE. Le bien-être des salariés rebondit de manière évidente sur la satisfaction du client. Par exemple, dans les hôtels, l’économie d’énergie est une notion inévitable et aujourd’hui ancrée, que ce soit dans la création ou dans la rénovation. Le bien-être est au cœur des politiques RSE. L’hôtel est un miroir de notre société et, de façon plus globale, le tourisme est un bon porte-parole de ces sujets-là. C’est positif pour le business mais c’est aussi démonstratif.

Quelles évolutions voyez-vous pour le tourisme de demain ?

Au niveau des hôtels, même si la frontière de plus en plus étroite entre l’hôtel et le lieu de vie, habitation, coworking, espace mixte ne concerne qu’une minorité d’établissements ce sera quelque chose qui sera plus important dans les années à venir. En termes de restauration, il y a un vrai bouleversement des besoins et la restauration classique a beaucoup de mal. On voit toute l’émergence du delivery, des changements d’habitudes de consommations, des concepts éphémères qui se développent. Dans les loisirs, la notion d’expérience est au cœur du sujet, de même que la digitalisation sur laquelle on a beaucoup travaillé. C’est un des premiers secteurs en termes de consommation digitale.  Aujourd’hui, les solutions sont beaucoup plus tournées vers le BtoB et le parcours clients, que vers des solutions majeures technologiques qui ont été largement prises par les GAFA. Il y a encore beaucoup d’investissements pertinents à faire sur les territoires, avec des acteurs traditionnels. Nous ne voulons pas nous focaliser uniquement sur le “beautiful” : le tourisme de demain n’est pas forcément que cela.

[1] Fonds créé par l’État français le 19 décembre 2008. Il s’agit d’un fonds souverain. Il a intégré Bpifrance en juillet 2013