Urbanisation et sociologies des espaces urbains et touristiques

Benjamin Pradel

Poste : Sociologue et urbaniste , KALEIDO’SCOP

 

Pouvez-vous vous présenter et nous partager les objets de recherche sur lesquels vous avez travaillé et les activités d’accompagnement à projet que vous proposez ?

J’ai commencé mon parcours à Sciences Po Grenoble puis à l’Institut Français d’Urbanisme puis. J’ai continué sur une thèse à l’université Paris-Est intitulée «Rendez-vous en ville» avec des questions sur l’urbanisme. Je questionnais la temporalité liée à la production urbaine et notamment aux événements urbains, aux places urbaines, comme par exemple les patinoires. Ces grands évènements urbains «long terme» permettaient de redessiner non seulement les espaces centraux de plusieurs métropoles, mais ont aussi amené des stratégies de valorisation évènementielle et d’attractivité touristique relativement nouvelles pour les grandes métropoles.

Aujourd’hui je suis consultant-chercheur dans une structure qui s’appelle Kaleido’scop avec des sujets de recherche très larges autour de la sociologie de l’espace, des questions de mobilité, d’espaces publics, d’urbanité ou d’aménagement. Une des particularités, c’est une approche par les questions temporelles car elles permettent de saisir à la fois les grandes mutations sociétales et puis les logiques du quotidien du fonctionnement des espaces à travers les usages. Les sujets sont multiples et il se traduisent aussi bien sur du conseil que sur de l’assistance à maîtrise d’ouvrage de projets urbains: groupement de production de projets urbains avec des architectes, des paysagistes, des spécialistes de la voirie, des économistes de la construction, etc. Je regarde la question de l’usage sociologique, et ce, de plus en plus en amont. En parallèle, je fais de la recherche action, sur le terrain avec des entretiens, avec des clients comme Leroy Merlin, La Poste ou EDF.

 

Dans vos travaux, vous écrivez «Si on a souvent aménagé l’espace pour gagner du temps, on a trop rarement aménagé le temps pour gagner de l’espace». Autant “aménager l’espace”, on arrive à l’identifier dans le secteur du tourisme avec la mise en tourisme du territoire. Autant, que doit-on comprendre par «aménager le temps» ?

Aménager le temps, c’est très concret. On prend en compte la variabilité des usages de l’espace dans l’aménagement de l’espace. Cette variabilité des usages de l’espace peut être à l’année, en prenant en compte par exemple les rythmes touristiques, des vacances, des week-ends dans l’aménagement d’un espace public ou d’un quartier de ville. Ça peut aussi prendre en compte les rythmes des différents usages, ceux des enfants qui courent, des personnes âgées qui marchent plus lentement, ceux des animaux qui viennent peupler les arbres. On prend en compte également les rythmes du travail, du loisir, de la consommation, de la sociabilité qui sont des manières différentes de percevoir le temps et de vivre l’espace. On peut aussi prendre en compte les rythmes plus “hard”, ceux du bâtiment par exemple (en opposition aux rythmes d’usages, ou “soft” liés aux loisirs. Par exemple, ne pas tenir pour acquis qu’une friche est une friche mais qu’on peut l’exploiter entre le moment où elle tombe en friche et le moment où elle est réactivée et/ou détruite. Ça peut être prendre en compte le rythme de transformation de l’espace, sur du long terme, et se dire qu’un quartier où il y a des bureaux peut muter vers un quartier où l’on intègre des logements.

Prendre en compte le temps permet de voir à la fois la variabilité des rythmes qui façonnent l’espace, et à la fois, avoir la variabilité des rythmes d’occupation de l’espace entre construction et déliquescence. Donc il y a une partie sociologie et une partie plus portée sur l’analyse du fonctionnement, du quotidien, des flux des rythmes d’individus, de collectifs d’individus, d’activités dans l’espace. Puis une partie plus urbaine, qui est plutôt liée à la manière dont on occupe les bâtiments, la manière dont on construit pour qu’ils puissent être utilisés à différents moments. Enfin, une partie plus organisationnelle qui est aussi tout ce qui est la ville servicielle, les horaires des bibliothèques, des crèches, des transports qui eux sont des cadres au fonctionnement urbain du temps. Prendre en compte le temps pour aménager l’espace revient à changer de regard sur la manière dont on perçoit la ville pour la transformer.

 

Les touristes sont des usagers ponctuels du territoire. Dans vos observations, cette notion d’usage ponctuel du touriste est-elle prise en compte dans la manière dont on conçoit ces nouveaux espaces urbains ?

Pour les projets touristiques qui sont estampillés touristiques, ils sont souvent portés par du privé, souvent sur de la commande publique mais qui sont des espaces touristiques identifiés comme des lieux touristiques. Dans ces cas, forcément, le touriste est pris en compte. Aujourd’hui cependant, le touriste est partout. Si hier le touriste allait chercher un rapport exceptionnel à l’espace, qu’il soit patrimonial, évènementiel, authentique, etc. aujourd’hui le touriste vient aussi chercher une expérience simple, du quotidien, de l’ordinaire. Par exemple, si je prends un appartement sur Airbnb, ce n’est pas uniquement pour le prix mais aussi parce ce que ça me permet de rentrer dans la peau d’un résident, d’un quartier, d’un logement. Cette recherche de l’authenticité de la vie locale a fait que le touriste diffuse et infuse dans des territoires sur lesquels on ne le voyait pas auparavant.

Pour autant, lorsqu’on crée un espace public, un quartier dans la ville ordinaire, la figure touristique est peu prise en compte. Elle ne l’ est pas car elle n’est pas massive, elle n’est pas une figure habitant H24 du territoire. On a du mal à la saisir en dehors des lieux touristiques et elle est invisibilisée. Aussi, avec Gwendal Simon, sociologue, nous avancions la théorie qu’on est de plus en plus touriste dans sa ville.

Avec l’éco-anxiété et le rapport renouvelé au voyage lointain, l’habitant va de plus en plus chercher à découvrir sa ville avec un regard de touriste. Il fait des expériences exceptionnelles, il déambule et va chercher de l’ordinaire qu’il ne verrait pas dans son quartier. Ce rapport touristique à sa ville du quotidien n’est pas forcément pris en compte. Dans les pratiques, cette pratique de l’excursionniste dans sa propre ville, de l’urbex et de la redécouverte de l’art urbain autour de chez soi, ou l’exploration des franches forestière à moins de 10 km de sa ville, c’est une forme de rapport presque touristique à son territoire car on va chercher de l’extraordinaire, du dépaysement, ce que l’on ne connaît pas.

Enfin, être touriste, ce n’est pas que faire un pas de côté par rapport à son quotidien mais faire un pas temporel de côté. Quand on parle de tourisme, on parle d’un éloignement de son lieu ordinaire de vie. Pour être considéré comme tourisme, les définitions précisent que l’expérience doit inclure une nuitée. Donc ce rapport au temps est central de deux manières. D’abord fonctionnel «je veux prendre un écart avec mon quotidien donc je me mets à distance, je ne dors pas chez moi et je veux faire des activités dans ce temps donné qui, avant d’être un temps de tourisme est un temps libre». On a un rapport perceptif au temps qui est différent car lorsque l’on est touriste, on ne travaille pas et on est ailleurs. On essaye alors d’avoir une expérience de cet ailleurs la plus intense et relaxante, dans un rapport opposé au travail.

Puis un rapport symbolique: l’éloignement spatial nous montre qu’on va chercher l’extraordinaire, l’extra-quotidien que l’on ne retrouverait pas à côté de chez nous ou ce que l’on souhaite vivre autrement. Le quotidien se perçoit à travers des espaces et des rythmes. Lorsqu’on va chercher cet extra-quotidien, on essaye de couper le rythme de ce quotidien, de ralentir ou d’accélérer dans la consommation touristique. Le rapport symbolique fait qu’on ne vit pas le temps de la même manière lorsque l’on est touriste.